Sur le livre de Dominique Venner "Le Siècle de 1914" (Pygmalion 2006) L'auteur répond aux questions de la journaliste Pauline Lecomte
En publiant Le Siècle de 1914, Dominique Venner a offert une synthèse historique impressionnante qui a renouvelé tous ses travaux, et propose une interprétation inédite de l’histoire européenne au XXe siècle.
Résumer ce livre est impossible. Chacun en fera sa propre lecture. Il offre une analyse fouillée des grands mouvements révolutionnaires et des conflits majeurs du XXe siècle. Il recèle des méditations multiples sur l’histoire, la politique et leurs grands acteurs. Il contient aussi des projections d’avenir. Ce qui frappe d’emblée, c’est la description de l’ancien ordre européen, moderne et performant d’avant 1914. Un ordre que la Grande Guerre a détruit. Sur ses décombres et de la guerre elle-même, Dominique Venner montre que surgirent quatre grands systèmes idéologiques incarnés par le président américain Wilson, Lénine, Mussolini et Hitler. L’auteur prend ces idéologies au sérieux. Pour lui, elles se sont superposées aux conflits classiques des puissances, et ont aggravé les luttes sans merci qui ont occupé une grande partie du siècle. Le démocratisme américain en est sorti vainqueur. Avec quelles conséquences et pour combien de temps ?
Ce sont des questions auxquelles Dominique Venner propose des réponses. Il s’interroge aussi sur les principes qui permettront aux peuples européens de renaître. Nous allons tenter d’en savoir plus avec lui.
Pauline Lecomte : Une remarque de votre Prologue attire l’attention. Vous écrivez que la France et l’Europe, contrairement à ce que l’on prétend, ne sont pas entrées dans l’ère de la fin des idéologies. Elles connaissent au contraire une saturation idéologique. Que voulez-vous dire ?
Dominique Venner : On ne perçoit pas cette saturation idéologique parce qu’une seule idéologie règne sans partage. Elle est donc devenue la norme. Elle n’est pas discutée et n’est même plus perçue pour ce qu’elle est. C’est l’une des conséquences de la nouvelle « guerre de Trente Ans » (1914-1945) qui s’est terminée par la victoire de deux grandes puissances étrangères et hostiles à l’Europe, les Etats-Unis et l’URSS. Dès lors, l’Europe a cessé d’exister. Saignée, traumatisée, culpabilisée, décérébrée, doutant d’elle-même, elle a perdu foi en ses valeurs au point de les oublier. Elle s’est mise à la remorque des deux systèmes idéologiques victorieux, se divisant entre partisans du communisme soviétique et du démocratisme américain. Cela jusqu’à l’implosion de l’URSS en 1991. A partir de ce moment, un seul modèle s’est imposé, l’américanisme, auréolé de ses victoires, de son efficacité économique, de sa supériorité technique et militaire. Divers sursauts cocardiers n’y ont rien changé. L’idéologie libérale américaine, son économisme, son moralisme hypocrite, son mondialisme et son interprétation de l’histoire se sont imposés comme la norme, la pensée unique.
PL : Pourtant, les débats sur le déclin français et les réformes ne prouvent-ils pas un rejet de cette suprématie idéologique ?
DV : Il n’y a pas de débat. Tout le monde tient le même discours, à gauche comme à droite. Chacun suggère des remèdes techniques de type institutionnel ou économique à une immense crise de civilisation, une crise métaphysique, existentielle.
PL : Quelle est la cause de cette crise, selon vous ?
DV : Elle est la conséquence directe de la nouvelle guerre de Trente Ans qui a commencé en 1914 et s’est terminée en 1945 par une série de catastrophes et la mort de l’ancien ordre européen encore bien vivant à la veille de 1914.
PL : Vous consacrez le premier chapitre de votre livre à la description de ce monde européen d’avant 1914. Un monde en forme, dites-vous, à la fois traditionnel et très moderne. Cela signifie-t-il qu’à l’époque l’alliance était possible en Europe entre les univers apparemment antinomiques de la tradition et de la modernité ?
DV : On oublie généralement qu’avant 1914, hormis la France où le système républicain ne fonctionnait pas très bien, toutes les grandes puissances européennes étaient des monarchies appuyées sur des noblesses actives et modernes. Les performances du Reich allemand, inquiétantes pour l’Angleterre, furent même l’une des causes de la guerre.
PL : Vous venez d’évoquer la noblesse. Quel était son rôle dans l’Europe d’avant 1914 ?
DV : Sans faire dans l’angélisme, on constate que la noblesse n’était pas seulement liée à la naissance, mais aussi au mérite, ce qui impliquait un renouvellement constant, mais aussi la transmission d’une éthique du service et une ascèse de la tenue. La fonction de la noblesse, quand elle est digne de ce nom, est de commander et de protéger, mais aussi d’offrir à toute la société un modèle vivant d’humanité supérieure, à la façon des héros d’Homère pour la Grèce antique. En Prusse, le secret de cette supériorité reposait sur le dressage de générations successives qui avaient intériorisé une éthique du devoir inscrite dans l’inconscient. En 1914 et jusqu’à la fin de la guerre, à de rares exceptions près, la bourgeoisie allemande était acquise aux valeurs de la noblesse prussienne et de l’Etat autoritaire, où un pouvoir ferme, indépendant des intérêts particuliers et des classes, veillait au bien commun. Par la voix de Thomas Mann, de Max Weber, d’Oswald Spengler, du théologien Ernst Troeltsch ou de l’historien Friedrich Meinecke, les intellectuels allemand affirmèrent jusqu’en 1918 que la liberté ne se conçoit qu’associée au devoir, que service et dignité humaine ne s’opposent pas.
PL : Vous dites que l’ordre européen a été détruit par la guerre de 1914. Mais il n’a pas été un obstacle au déclanchement de cette guerre. N’en fut-il pas même le responsable ?
DV : En réalité, à la veille de 1914, l’ordre européen était en crise. Ce n’est pas lui qui a provoqué la guerre, mais son oubli et sa négation. Depuis la fin de la première guerre de Trente Ans, en 1648, ce que l’on appelle le concert européen entre les Etats était fondé sur la conscience d’appartenir à une même famille de peuples entre lesquels les guerres devaient rester limitées et soumises au « droit des gens ». Le concert européen reposait sur des valeurs de civilisation communes à toutes les élites dirigeantes. Or, depuis la fin du XIXe siècle, cette conscience commune était remise en question par la démocratisation de la vie publique, cause principale des haines nationales qui embrasèrent les peuples en 1914. Par la suite, l’industrialisation de la guerre multiplia dans des proportions inimaginables le pouvoir meurtrier et destructeur des armements. Cette évolution morbide des passions et des techniques n’était pas le fruit de la civilisation européenne mais de sa corruption. En leur temps, les plus grands esprits, Taine, Renan, Nietzsche, Unamuno, Ortega y Gasset, Spengler, Max Weber ou Toynbee s’étaient inquiétés de cette dérive qui a conduit à la catastrophe.
PL : Après 1918, n’a-t-on pas connu des tentatives de refondations d’un nouvel ordre européen ?
DV : Ce fut, en effet, le propre de toutes les idées de la « troisième voie » entre capitalisme et communisme, présentes jusque dans certains mouvements de Résistance. Ce fut aussi la signification initiale du fascisme italien et du national-socialisme allemand - mettons à part la doctrine spécifiquement hitlérienne du darwinisme racial qui était autre chose. Ces deux grands mouvements sont cependant restés tributaires des dérives démocratiques antérieures. Ils étaient frénétiquement nationalistes au sens agressif du mot. Ils n’étaient nullement européens. Pourtant, ils reposaient à l’origine sur les aspirations saines de la jeune génération des tranchées : le désir de fonder une nouvelle aristocratie du mérite et un socialisme affranchi de la lutte des classes et de l’égalitarisme. La part active de cette génération était composée d’hommes jeunes et expéditifs qui croyaient au pouvoir illimité de la volonté. En Allemagne, après l’échec des anciennes élites en 1918, la relève fut prise de cette façon à partir de 1933 par de nouvelles élites sorties de la plèbe et de la guerre. Dans leurs efforts cyclopéens et leur stratégie aussi brutale que maladroite, elles ont échoué à leur tour, mais de façon beaucoup plus définitive que les précédentes. Au lendemain des deux guerres, il ne restait plus en Europe que les décombres de l’ancienne civilisation et un immense gâchis, tandis que s’imposait la domination sans partages de puissances et d’idéologies étrangères, dont la pseudo Union européenne est le produit.
PL : Dans votre livre, vous prenez au sérieux les idéologies. Ne sont-elles pas pourtant des illusions ?
DV : Même quand elles sont parfaitement utopiques, les idéologies déterminent le comportement des hommes et des collectivités dès lors où elles s’emparent de leur esprit et de leur imagination, c’est-à-dire leurs “représentations”.
PL : Qu’entendez-vous par ce concept de “représentations” ?
DV : A la différence des autres mammifères, les hommes ont besoin de donner du sens à leur vie. Ils en ont besoin autant que de pain. Les hommes n’existent que par les “représentations” religieuses, morales ou idéologiques souvent inconscientes qu’ils se font d’eux-mêmes, de l’existence et de ses finalités. Ces “représentations”, que l’on pourrait aussi appeler préjugés, changent selon les cultures, les croyances et les époques, seule leur nécessité est universelle. L’intensité du besoin de “représentations” varie bien entendu selon les individus. Alors que, par exemple, le tout venant européen du XIIIe siècle, seigneur ou berger, se satisfaisait d’une croyance rudimentaire en un Dieu tutélaire, les clercs faisaient de la théologie leur raison de vivre ou leur justification. On objectera que maints tireurs de ficelles ou cyniques de profession échappent à toute “représentation” pour n’écouter que leurs appétits, leur soif de puissance ou leur misanthropie. Peut-être, mais faire de l’égoïsme absolu sa vision exclusive de la vie, c’est encore porter en soi une “représentation”.
PL : En Europe, quelles sont aujourd’hui les représentations dominantes ?
DV : Pour l’essentiel, ce sont celles qu’ont importées les vainqueurs de 1945, un mélange d’antifascisme et d’américanisme sans les qualités des Américains, mais avec, en prime, une névrose compassionnelle. Tout le monde ou presque en est imprégné, à commencer par les anciens gauchistes. On admet plus ou moins que l’idéal séduisant de liberté individuelle et d’ouverture au monde du libéralisme, masque le pouvoir d’oligarchies prédatrices associées aux médias. On sait aussi que la toute puissance du marché transforme les citoyens-consommateurs en esclaves de la marchandise, mais ce sont des vérités à garder pour soi. A la façon d’une énorme machine à déboiser, le système ne laisse subsister en Europe que la coquille vide d'Etats ayant abdiqué une large part de leur souveraineté devant le pouvoir planétaire de prédateurs financiers. Des nations elles-mêmes il n’est plus question, ni des trésors dont elles étaient les gardiennes, ni de la protection qu’elles accordaient à leurs nationaux désormais exposés sans l’avoir désiré aux oukases délirants des eurocrates, à l’invasions de produits manufacturés exotiques, sans parler d’autres invasions plus lourdes de conséquences. S’étend peu à peu un paysage de sociétés dévastées au sein desquelles ont été largement abolies les règles communes de civilité, où les pères ne sont plus tout à fait des pères et les femmes plus toujours des femmes, où l’on fabrique dès l’enfance des jeunes êtres inaptes à l’effort, égoïstes et capricieux. L’effondrement général n’étant provisoirement contenu que par les antidépresseurs et le pouvoir incertain du psychologue, du juge et du policier.

