Pour une lecture de l’Iliade et l’Odyssée. La Bible des Européens

« Quand j’étais en khâgne, se souvient François Jullien, l’un des esprits les plus acérés de notre temps, on nous appelait, avec un copain, les homérisants… Et je me suis de plus en plus convaincu que, si l’on cherche les catégories décisives de la pensée européenne (les catégories de l’ “action”, comme les catégories de la “connaissance”), c’est dans Homère ou Hésiode qu’il faut le faire, bien avant que dans Platon… Liez [l’Iliade et l’Odyssée] et vous obtenez les orientations décisives de la philosophie grecque 1. »

Les poèmes fondateurs recèlent aussi la première expression d’une pensée historique. Au début de La guerre du Péloponnèse, Thucydide s’en rapporte à l’Iliade pour brosser à traits rapides l’histoire ancienne des Grecs, reconnaissant ainsi à Homère le mérite d’en avoir jeté les fondements. Mais ce mérite était peu au regard du reste. Inspiré par les dieux et par la poésie, ce qui est tout un, Homère nous a légué la source oubliée de notre tradition, l’expression grecque de tout l’héritage indo-européen, celte, slave ou nordique, avec une clarté et une perfection formelle sans équivalent. C’est pourquoi Georges Dumézil relisait intégralement l’Iliade chaque année.

Qui était Homère ? Laissons de côté les discussions des érudits. Seul importe ce que pensaient les Anciens. Pour ces derniers, la réalité du divin poète ne faisait aucun doute. De même n’ont-ils jamais douté de sa double paternité pour l’Iliade et l’Odyssée 2.

Actualité et transmission d’Homère

L’actualité d’Homère a été rappelée en 2007 par l’exposition organisée par la BNF 3 . Elle présentait pour la première fois les riches collections de son Cabinet des médailles. Comme l’écrivait Patrick Morantin, commissaire de l’exposition : « il faut d’abord admirer qu’à distance de 3000 ans un ensemble d’une telle ampleur nous soit parvenu. Quelle vénération a dû entourer l’œuvre du Poète, quelles que soient les époques, pour que cette masse poétique ait traversé les guerres, les vandalismes, les accidents, les censures, l’ignorance ! Combien d’œuvres de l’Antiquité tardive ont été perdues tandis qu’aujourd’hui nous pouvons lire dans leur intégralité l’Iliade et l’Odyssée ! » Et Morantin ajoutait : « L’Iliade est peut-être, avec le Nouveau Testament, l’œuvre que nous connaissons par le plus grand nombre de sources. »

On sait que Platon disait qu’Homère était « l’éducateur de la Grèce ». Il fut donc aussi le nôtre. L’œuvre, toute d’abord orale, remonte au VIIIe siècle avant notre ère. Deux siècles plus tard, trois hommes d’Etat athénien, notamment Pisistrate, ont fait établir une première édition écrite qui remonte donc au – VIe siècle. Plus tard, précisent les commissaires de l’exposition, entre le IIIe et le IIe siècles avant notre ère, « au Musée d’Alexandrie Homère était l’auteur le plus étudié ; il fut aussi le premier à faire l’objet d’une véritable édition. Cette activité critique commence avec Zénodote d’Ephèse dans la première moitié du IIIe siècle avant notre ère, et culmine avec Aristarque de Samothrace, dans la première moitié du siècle suivant. (…) A partir du IIe siècle avant notre ère, le texte devient uniforme. Les travaux des érudits alexandrins avaient fixé une norme à laquelle tout le monde se référait désormais. » La source commune était l’édition établie à Athènes au -VIe siècle à la demande de Pisistrate.

Du Moyen Age à la Renaissance

La mémoire des poèmes a souffert de la fin de l’Empire romain d’Occident sans toutefois disparaître : « Si, dans l’Occident médiéval, le lien avec le texte original d’Homère fut rompu, le nom du Poète ne cessa pas d’être vénéré et l’on entretint le souvenir de ses héros et de leurs aventures. Homère continua indirectement de nourrir l’imaginaire du Moyen Age à travers les poètes latins classiques comme Virgile, Ovide, Stace, les résumés latins de l’Iliade, les œuvres apocryphes de Darès le Phrygien et de Dictys de Crète, les romans médiévaux comme le Roman de Troie [de Benoît de Sainte-Maure] et leurs adaptations en prose (…) si bien que les héros et la matière de l’épopée étaient connus du public cultivé lorsqu’à la Renaissance quand l’Iliade et l’Odyssée furent redécouvertes dans leur texte original » en grec.

Paradoxalement, en dépit de sa christianisation, l’empire byzantin « veilla à la transmission des auteurs anciens. La tradition classique fut ainsi maintenue à Byzance où, de 425 à 1453, les écoles de Constantinople en demeurèrent comme les piliers. C’est pourquoi il est impropre de parler de “renaissance” dans l’Empire romain d’Orient. En Occident, en revanche, la redécouverte d’Homère fut un fait marquant pour les premiers humanistes italiens ». A la demande de Pétrarque qui ne lisait pas le grec, la première traduction latine de l’Iliade fut réalisée en 1365-66.

L’événement déterminant fut la chute de Constantinople en 1453. Peu avant, de nombreux Byzantins lettrés s’étaient réfugiés en Italie. C’est ainsi que parut à Florence en 1488 la première édition princeps en grec de l’Iliade et de l’Odyssée. La première traduction en français de l’Iliade fut réalisée en 1577 chez Breyer.

Dans un entretien qui ouvrait le catalogue de la BNF, Jacqueline de Romilly soulignait que l’Iliade et l’Odyssée révèlent un haut degré de civilisation au sens du raffinement des mœurs. L’historienne ajoutait : « Mon maître Louis Bodin, grand spécialiste de Thucydide, m’a dit peu avant sa mort : “Maintenant, pour moi, il n’y a plus qu’Homère”. Et c’est un peu pareil pour moi, maintenant ; on retourne à l’essentiel, au tout à fait pur. »

Etre toujours le meilleur

Dans ces poèmes circule la sève d’une éternelle jeunesse. Ils sont la source de notre littérature et d’une part importante de notre imaginaire. Leur style prodigieusement inventif peut sembler tout d’abord un peu déroutant avec ses attributs répétitifs qui servaient de repères aux auditeurs antiques 4 . Mais il faut entrer dans le texte et bientôt on en est envoûté.

En composant l’Iliade, Homère se fit le créateur de la première de toutes les épopées tragiques, et avec l’Odyssée celui du premier de tous les romans. L’une et l’autre placent l’individualité des personnages au centre du récit, ce que l’on ne trouve dans la tradition d’aucune autre civilisation. Comme l’a souligné André Bonnard, l’Iliade est un monde peuplé d’innombrables personnages distincts les uns des autres. Pour les faire vivre, Homère ne les décrit pas, il lui suffit de leur prêter un geste ou une parole. Il y a des centaines de guerriers qui meurent dans l’Iliade, mais par un trait spécifique, le Poète leur donne une vie singulière à l’instant de mourir. « Et Diorès tomba dans la poussière, sur le dos, tendant les bras vers ses camarades » (IV, 524). Un seul geste et nous voici touchés par ce Diorès inconnu et son amour de la vie.

Survient la mort du Troyen Harpalion, un brave, qui ne peut maîtriser un mouvement de frayeur : « Faisant volte-face, il se replia sur le groupe de ses camarades en même temps qu’il regardait de tous côtés, qu’un trait de bronze ne vînt frapper sa chair. » Il s’affaissa dans les bras de ses compagnons et, sur le sol, son corps exprima sa révolte en se tordant « comme un ver » (XIII, 654).

Presque tous les personnages de l’Iliade, hormis les femmes, les enfants et les vieillards, sont des guerriers. La plupart sont braves, mais ils ne le sont pas de la même façon. La bravoure d’Ajax, fils de Télamon, premier des Grecs après Achille par sa stature impressionnante, sa force et sa bravoure impavide, têtu comme un roc, impressionnant : « Tel s’en va le prodigieux Arès [dieu de la guerre], quand il se rend à la bataille… Tel le prodigieux Ajax, rempart des Achéens, s’élança, un sourire sur son visage farouche. Et ses pieds sous lui allaient à grands pas, tandis qu’il brandissait la javeline dont l’ombre s’allonge. A sa vue, les Argiens [Achéens] furent dans une grande joie. Un tremblement terrible pénétra les membres de chacun des Troyens, et le cœur d’Hector même cognait dans sa poitrine… Ajax s’approcha semblable à une tour… » (VII, 208-219). Un combat singulier, un duel, s’engagea, plein de feu, entre Ajax et Hector qui, après moult assauts, fut blessé au cou. « La javeline fit suinter le sang noir ». Comme la nuit tombait, des hérauts d’armes intervinrent entre les deux combattants pour les séparer. Homère nous fait découvrir à quel point le combat répond à des règles chevaleresques. Les deux adversaires conviennent de suspendre l’assaut jusqu’au lendemain, se couvrant mutuellement déloges, échangeant même leurs armes (VII, 303-305). Aussi obstiné soit-il, Ajax s’est incliné, ayant le sentiment d’avoir triomphé dans ce duel .

Différente est la bravoure du jeune Diomède. Il a la fougue et l’élan de la jeunesse. C’est le plus jeune des héros de l’Iliade après Achille. Il n’est jamais las. Après une dure journée de combats, il s’offre encore pour une périlleuse expédition de nuit dans le camp troyen, en compagnie d’Ulysse, guerrier aussi brave que rusé et circonspect.

Diomède est aussi l’un des tempéraments chevaleresque du Poème. Un jour, engageant un combat forcené contre un Troyen, il apprend soudain, au moment de le frapper de sa lance, qu’il s’agit de Glaucos, fils d’un hôte et ami de son père : « Alors Diomède le brave fut saisi de plaisir et, plantant sa lance dans la terre nourricière, il adressa à son noble adversaire ces mots pleins d’amitié : En vérité, tu es un hôte de la maison paternelle et nos liens sont de vieille date… Par ton père et par mon père, soyons désormais amis l’un pour l’autre. Ainsi parla Diomède… » Là-dessus, les deux guerriers sautent de leurs chars, se serrent les mains et concluent l’amitié (VI, 229).

Homère honore l’individualité enracinée, et non l’individualisme qui en est la perversion. Avec le respect de l’adversaire, en dépit des combats implacables, ce sont les assises de notre tradition. On en retrouve la trace dans cette Iliade moderne que sont les Orages d’acier d’Ernst Jünger. Ces assises vivantes dominent toute la psyché européenne, la tragédie et la philosophie. Elles s’inscrivent dans l’art à partir de la statuaire grecque, elles irriguent les institutions politiques et le droit.

Homère ne conceptualise pas comme le feront les philosophes, il donne à voir, il montre des exemples vivants, enseignant les qualités qui font d’un homme un kalos agathos, noble et accompli. « Etre toujours le meilleur, dit Pelée à son fils Achille, l’emporter sur tous les autres » (Iliade, VI, 208). Etre beau et brave pour un homme, être douce, aimante et fidèle pour une femme. Le poète a légué à l’état de condensé ce que la Grèce a offert par la suite à la postérité, la nature comme modèle, l’effort vers la beauté, la force créatrice qui pousse à toujours se surpasser, l’excellence comme idéal de vie.

L’Iliade, poème de la destinée

L’Iliade n’est pas seulement le poème de la guerre de Troie, c’est celui de la destinée telle que la percevaient nos ancêtres boréens 5 , qu’ils soient grecs, celtes, germains, slaves ou latins. Le Poète y dit la noblesse face au fléau de la guerre. Il dit le courage des héros qui tuent et meurent. Il dit le sacrifice des défenseurs de leur patrie, la douleur des femmes, l’adieu du père à son fils qui le continuera, l’accablement des vieillards. Il dit bien d’autres choses encore, l’ambition des chefs, leur vanité, leurs querelles. Il dit encore la bravoure et la lâcheté, l’amitié, l’amour et la tendresse. Il dit le goût de la gloire qui tire les hommes à la hauteur des dieux. Ce poème où règne la mort dit l’amour de la vie et aussi l’honneur placé plus haut que la vie, et qui rend plus fort que les dieux.

En 16 000 vers et 24 chants, le Poème rapporte un bref épisode à la fin des dix années du siège de Troie, vraisemblablement au XIIIe siècle avant notre ère. Troie, autrement appelée Ilion (d'où l'Iliade), est une puissante cité fortifiée, édifiée à l'entrée des Dardanelles, sur la côte asiatique de l'Hellespont, frontière constante entre l'Occident et l'Orient. Pas plus que les historiens d'aujourd'hui, ceux de l'Antiquité, Hérodote ou Thucydide, n'ont douté de la réalité des événements servant de cadre à l'Iliade. Les Troyens sont des Boréens (Européens) de même race que leurs adversaires grecs, les Achéens « à la blonde chevelure », également appelés Argiens (originaires d'Argolide) ou Danaens (descendants du mythique Danaós). À cette différence près que les Troyens sont associés à l'Asie, et pas seulement pour des raisons géographiques. Leur armée compte des contingents barbares (étrangers au monde grec), ce que confirmeront les découvertes archéologiques du XXe siècle sur leurs relations avec le très composite empire hittite.

Selon la tradition, le conflit avait une origine mythique faisant intervenir les dieux qui se partagent entre les deux camps. Par vengeance, Aphrodite (Vénus chez les Latins) accorde à Pâris, jeune prince royal de Troie, fils du vieux roi Priam, le pouvoir de s’emparer d’Hélène, la plus belle des femmes, déjà mariée à Ménélas « aux blonds cheveux », un Achéen, roi de Sparte. Le rapt d’une épouse royale par un étranger, est un crime qui frappe tous les Achéens. Lors des épousailles, chacun des seigneurs grecs avait juré de faire respecter l’union de Ménélas et de la trop désirable Hélène. Aussi, une armée s’est-elle rassemblée à Aulis avec ses vaisseaux rapides, comparables aux futurs drakkars vikings, et s’est dirigée vers les rives asiatiques de la Troade. On se vengera de Troie et on ramènera Hélène. Ainsi commence la guerre : « Toute la terre, au loin, riait de l’éclat de l’airain… »

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Notes:

1. François Jullien, entretiens avec Thierry Marchaisse, Penser d’un dehors (la Chine). Entretiens d’Extrême-Occident, Le Seuil, novembre 2000, p. 47. Philosophe et sinologue, François Jullien est professeur à l’université de Paris-7. Il est membre de l’Institut universitaire de France et directeur de l’Institut de la pensée contemporaine. Afin de retrouver l’authenticité de la pensée européenne, il a entrepris de la confronter à celle, totalement autre, de la Chine qui s’était développée de façon autonome, sans lien aucun avec les langues indo-européennes.

2. Jacqueline de Romilly, Homère (Que Sais-je ? PUF, 1985)

3. L’exposition de la BNF « Homère. Sur les traces d’Ulysse » était accompagnée d’un excellent catalogue publié au Seuil, réalisé par ses trois commissaires, Olivier Estiez, Mathilde Jamain et Patrick Morantin.

4. Aucune traduction française n’est vraiment satisfaisante. Pour s’imprégner de l’Iliade, on se reportera de préférence à la traduction de Paul Mazon (Gallimard, Folio Classique, édition à laquelle la préface de P. Vidal-Naquet n’apporte rien). Pour l’Odyssée, on se reportera surtout à la traduction poétique de Philippe Jaccottet (La Découverte, 1982, Poche 2004). L’ouvrage de la collection Bouquin, Homère . L’Iliade et l’Odyssée, traduction de Louis Bardollet, comporte un utile appareil critique. On se reportera avec profit à l’essai de Jacqueline de Romilly, Hector (Editions de Fallois, Livre de Poche, 1997). On consultera aussi Marcel Conche, Essais sur Homère (PUF, 1999). On se reportera enfin à Dominique Venner, Histoire et tradition des Européens (Le Rocher, 2004, chapitres IV, V, VI).

5. Le néologisme Boréen a un sens plus large qu’Indo-Européen qui est d’ordre linguistique. Il se rapporte au mythe grec des origines hyperboréennes.

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